lundi 23 juin 2014

Comment peut-on être enseignant? Un extrait des Lettres à personne


Un descendant de Rica, un des protagonistes des Lettres Persanes de Montesquieu est devenu professeur de collège en France. Il écrit à un ami

Lettre à Personne n° XXX

Rica à Usbek :

Figure-toi, mon cher ami, que je fus l’autre jour invité à dîner par de miennes connaissances, perdues de vue depuis des lustres. Je me retrouvai à table en compagnie de gens inconnus et doués de curiosité jusqu’à l’extravagance. Dès que j’eus avoué que j’étais professeur, je fus palpé comme une bête de foire, et aussitôt mis en demeure d’expliquer en quoi consistait mon métier.
« Il y a en France trois sortes d’états : le public, le privé, et le privé sous contrat. Chacun a un mépris souverain pour les deux autres, et se persuade qu’il est le seul valable » commençai-je doctement.
« Qui vous commande ? » m’interrompit un convive.
« Le ministre de l’Education est le chef des enseignants », répondis-je. « C’est une vieille idole qu’on encense ou qu’on conspue par habitude, et qu’on change fréquemment. L’inspecteur est aussi fort craint par le peuple des professeurs, à tort car il dispose de peu de moyens d’infléchir le cours de leur destinée. Hormis lorsque l’un d’entre eux me rend visite, fait rare et signalé, je ne puis être certain de mes mérites. La note qu’il délivre, réputée récompenser la compétence, est rognée par de savantes et obscures péréquations afin que personne ne gagne de galons trop vite par rapport à la masse de ses camarades. Nous sommes en effet régis par un autre chef collégial et issu du peuple, le syndicat majoritaire, qui décide avec les hautes autorités de notre avancement, afin que nul ne progresse à l’insu des autres par prévarication, et que l’égalité entre tous soit parfaite ».
« De qui êtes-vous le chef ? », hasarda un entrepreneur. « De petits bataillons qui se nomment des classes » dis-je.  « Mais mon pouvoir sur eux n’est plus si assuré qu’il l’a été autrefois. Comme 37% de mes congénères, il m’arrive de recevoir des insultes au visage, comme 13% d’être menacé, et je crains comme 8% d’entre eux d’être la cible d’une agression physique, avec la moitié du temps une invalidité temporaire. En conséquence, comme 54% de mes camarades, j’ai peur d’être victime d’un burn out, une invention des Anglais ».
« Ces élèves impudents ne sont-ils pas châtiés ? » s’étonna une sportive de haut niveau. « Parfois, si, répondis-je, mais les conseils de discipline s’arrêtent en mai et les officines de vie scolaire ne sauraient gérer plusieurs dizaines de renvois de cours en même temps. Il arrive donc qu’un élève qui m’a injurié revienne triomphant dans ma classe, sans que je puisse le faire fouetter ».
« Certes, vous êtes l’objet d’une grande méchanceté qui doit vous donner bien de la peine » dit une mère de famille nombreuse, « mais ne jouissez-vous pas de vacances à un degré immodéré, de sorte que vous avez tout loisir d’oublier ces outrages  en vous prélassant une partie de l’année? »
« Détrompez-vous, Madame, j’abats force travail durant ce temps », dis-je avec une pointe de raideur. Ces mots furent accueillis par un éclat de rire général et par des plaisanteries sur le faible nombre d’heures que je passais à enseigner au collège, 642 heures par an contre 756 chez nos amis allemands.
« D’ailleurs, êtes-vous sûr d’exercer un vrai métier ? » conclut un monsieur en nœud papillon. « En tout cas, comme la majorité de mes collègues, je dissuaderais mes fils d’embrasser cette profession » rétorquai-je, agacé.
« Ne dit-on pas que vous êtes bien dur avec nos enfants, et que les notes que vous distribuez les affectent à l’excès ? » reprit un un avocat à barbe de trois jours. « Vous devriez renoncer à l’évaluation descendante, trop contrariante pour l’enfant, en ne comptabilisant que les mots justes dans une dictée », renchérit un pédagogue. 
« Et bannir le zéro qui annihile les efforts » cria quelqu’un.
« Et ne pas martyriser nos jeunes en leur donnant des problèmes de mathématiques déroutants au baccalauréat » s’indigna une dame en brandissant une pétition de 40000 signatures.
« Si elle vous pèse, pourquoi ne pas quitter cette profession sinistrée? » suggéra un informaticien jusqu’alors silencieux.
« Par ma barbe en collier » répondis-je, « comme 68% de mes semblables je le souhaiterais fort, mais encore faudrait-il que j’eusse la possibilité de recevoir les lumières de quelque formation ad hoc, et de m’instruire d’une autre profession, ce qui n’est point prévu. Car ce métier étant réputé chevillé au corps, personne n’a pensé que les enseignants pourraient vouloir en changer ».
« Etes-vous payé pour l’exercer ? », s’enquit un anonyme. « Plutôt chichement » dis-je, « mais quelle importance, puisqu’on  embrasse ma profession comme on se fait moine ? »
C’est à ce moment là, mon cher Usbek, qu’une charmante actrice persane se tourna vers moi et s’écria, étonnée : « Comment peut-on être enseignant ? »






La bataille homérique du report de la prérentrée des enseignants ne démérite pas par rapport à l'univers Shadok

Mon article de FigaroVox au sujet du report de la pré rentrée des enseignants a suscité des marques d'assentiment, mais aussi des réactions haineuses souvent détournées de la question première, surtout sur mon compte twitter @ASLetac.

vendredi 2 mai 2014

Les Verts, les classes prépas, et le fantassin Jean-Paul Brighelli

Monsieur Jean-Paul Brighelli, professeur de classes préparatoires et chroniqueur au Point, ferraille inlassablement avec l'ennemi . Ici, vous pouvez constater à quel point les Verts français sont en avance sur leur temps.

samedi 5 avril 2014

La rémunération des enseignants, un paramètre essentiel

On est soulagé de lire dans Le Monde du 07 février 2014 un petit article de Monsieur Robert Gary-Bobo intitulé A-t-on les enseignants qu'il nous faut? En quelques phrases, celui-ci pose de manière lumineuse la question des conséquences  de la faiblesse et de l'érosion des salaires des enseignants. Je me permets de renvoyer à ce sujet  à mon texte Le prix à payer  sur le blog Sauver les Prépas
Cet article ne laisse pas d'étonner de la part d'un journal qui publiait au mois de décembre un éditorial intitulé Ces mille lignes Maginot qui bloquent la Francequi comparait le "conservatisme" des professeurs de classes préparatoires refusant l'amputation de leur salaire à celui des opticiens  et  des chauffeurs de taxi. Celui-ci avait suscité une revue de presse de France Inter qui ressemblait à un règlement de comptes lancé comme une boule puante contre les classes préparatoires
Mais revenons à l'essentiel. Non, nous n'avons pas les enseignants qu'il nous faut, conclut l'économiste Robert Gary-Bobo, qui attribue une part de cet état de fait à l'insuffisance de leur rémunération.  En toute exactitude, on devrait plutôt dire que si nous en avons encore quelques-uns, cela tient du miracle. En effet, la paupérisation de ce métier a des conséquences profondes sur le recrutement des professeurs, et de ce fait sur la société française.  Il suffit de lire l'article de Marian Balastre pour comprendre que la situation est très grave.
Comme beaucoup de professions tertiaires, l'enseignement s'est féminisé depuis les années 60 (81% des candidats au concours de professeur des écoles sont actuellement des femmes). Ceci confirme le lieu commun selon lequel l'enseignement serait un "métier de femme" parce que le temps de travail et les vacances sont compatibles avec une vie de famille. Dans la réalité, c'est plus complexe. En effet, la proportion de femmes varie en sens inverse du prestige de l'emploi : celles-ci représentent un quart à peine des enseignants du supérieur contre trois quarts des instituteurs, les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans l'enseignement littéraire, moins ouvert sur les professions rémunératrices, que scientifique, dans les collèges que dans les lycées, et majoritairement titulaires du CAPES tandis que l'agrégation reste plus masculine. Seules 30% des chaires supérieures reviennent à des femmes. Malgré sa très forte féminisation, ce métier provoque un effet d'éviction des femmes à mesure que l'on monte les échelons du professorat. 
La profession recrute de plus en plus dans les classes moyennes et de moins en moins dans les classes populaires, surtout à la génération des 30-45 ans. Cette ouverture  serait bénéfique si elle ne cachait un fait essentiel : le pourcentage des professeurs agrégés ou certifiés qui ont un père cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ne cesse de diminuer.
La profession d'enseignant devient donc plus homogène, recrutée parmi les classes moyennes modestes, très peu mobile, dépourvue de perspectives de carrière autres qu'internes et largement cooptées, avec des écarts de revenus faibles, et des revenus qui décrochent par rapport à ceux des cadres supérieurs, rapprochant la condition économique des enseignants de celle de la catégorie des employés . Un métier d'"appoint" qui attire ceux ou celles dont le conjoint assure le confort financier de la famille, ceux qui préfèrent le temps à l'argent. En revanche, l'enseignement n'est presque jamais considéré comme une stratégie de carrière et apparaît comme répulsif pour la plupart des étudiants.

Lettre ouverte à Benoît Hamon

Monsieur le Ministre,
Recevant aujourd’hui en partage un « grand ministère » qui regroupe l’Education Nationale, l’Enseignement Supérieur et la Recherche, vous passez d’un bureau sommaire situé sous les combles de Bercy aux lambris dorés de la rue de Varenne, fastes trompeurs qui masquent les multiples fissures du système éducatif gratuit, laïc et obligatoire. Vous succédez aussi à l’un des seuls ministres « punis » du précédent gouvernement, le départ de Monsieur Peillon ressemblant fort à un licenciement pour faute. Je vous suggère très respectueusement d’en tirer quelques conclusions.
   Le Président de la République a souhaité former un gouvernement de combat, reste à savoir contre qui. Jusqu’à présent, votre prédécesseur a surtout fusillé la confiance des professeurs, et j’ose espérer que vous refuserez de vous associer à ce règlement de comptes opéré en marge de la véritable guerre à mener. Monsieur Peillon a signé le 27 mars dernier un accord qu’il qualifie d’« historique » avec des syndicats qui représentent moins de 11% des personnels. Cet accord abroge les décrets de 1950 qui définissaient les obligations de service des enseignants, et les remplace par une  « voiture balai » qui assigne au professeur de multiples missions autres que l’enseignement, et quantifie son temps de présence dans l’établissement scolaire sans pour autant lui fournir de bureau pour travailler. Le gouvernement est aussi passé en force pour faire signer des partenariats entre lycées et universités, dont le but évident est d’intégrer des classes préparatoires réputées à tort coûteuses dans une Université gratuite, c’est bien connu.
   La social démocratie ne consiste pas à détruire ce qui fonctionne bien. Afin de justifier moralement la décision de faire des économies budgétaires, votre prédécesseur mué en Robin des Bois a désigné à la vindicte commune les professeurs de classes préparatoires « nantis » qu’il opposait aux professeurs de ZEP « pauvres »,  lutte des classes qui n’existait que dans son imagination. Monsieur le Ministre, renoncez à trouver des boucs émissaires. Ne tirez vers le bas le traitement de quelques professeurs heureux et méritants au prétexte que tous n’en profitent pas. La lutte contre les inégalités est votre priorité? Vous avez raison, mais comment espérer les réduire si vous n’assurez pas l’existence d’un corps enseignant prospère et bien formé ? Renoncez à penser comme Monsieur Peillon que les professeurs ne choisissent pas ce métier pour l’argent. Si cette affirmation semble à première vue de bon sens, elle est en réalité délétère. Cette profession doit être bien rémunérée pour être attractive et jouir d’une considération sociale. Le temps passé à exercer une profession intellectuelle a un prix, et  la rémunération justifie, c’est le cas en Allemagne par exemple, l’exigence de qualité de la part des parents d’élèves et de l’Etat. Dans le cas contraire, grave crise des vocations oblige, vous ne recruterez que des enseignants prolétarisés, et votre nom sera gravé au Panthéon des hommes de gauche qui auront favorisé la privatisation de l’enseignement.
   Mais surtout, Monsieur le Ministre, soyez moderne. Vous qui pouvez vous prévaloir d’une expérience de la jeunesse, insufflez de la vitalité dans cette vieille institution. Renoncez au véritable conservatisme, mais ne vous trompez pas de cible. Les conservateurs ne sont pas les professeurs de prépa, accusés il y a peu par un grand quotidien national de former une « Ligne Maginot » avec les chauffeurs de taxi et les opticiens, amalgame tristement significatif de l’irrespect qui règne à l’endroit du « prof ». Renoncez à appliquer au monde éducatif une idéologie, renoncez aux conseillers qui restent en place quelque soit le gouvernement, renoncez aux décisions centralisées, alors que l’innovation vient aujourd’hui de la multitude, des réseaux, des expériences de terrain. Renoncez à la cogestion surannée avec des syndicats certes légitimes, mais dont le fonctionnement ressemble à celui de radicaux bedonnants des années trente qui se seraient affublés des oripeaux de la Révolution Culturelle. Il suffit de se rendre sur les réseaux sociaux pour constater que le dialogue social se mène en dehors des officines. Les enseignants ne sont pas une masse homogène d’ouvriers interchangeables, ni le monde éducatif une immense usine dont les proviseurs et principaux seraient les contremaîtres.
   Pour finir, faites confiance aux vrais professeurs, appuyez-vous sur l’essence mystérieuse de l’apprentissage, à savoir le lien humain entre professeurs et élèves, la compétence et la liberté intellectuelle du professeur. Proposez une formation continue qui défasse la boucle des prébendes internes, des formateurs autorecrutés reproduisant toujours les mêmes schémas sans résoudre les difficultés. Bref, osez l’extérieur.


samedi 15 février 2014

Soit deux points A et B à égale distance l'un de l'autre : comment faire pour déplacer B sans que A s'en aperçoive? (Jean Tardieu, Le Professeur Froeppel)




Que peut faire un ministre de l'Education Nationale lorsque, surpris par un mouvement de grande ampleur qu'il n'avait pas anticipé, il est forcé de reculer en rase campagne? Il pensait pourtant avoir sécurisé le terrain de septembre à décembre dernier, en se conciliant les syndicats et surtout le SNES FSU, qu'il craignait comme la peste. Pourtant, lorsqu'il a proposé l'abolition du décret de 1950 qui régit le statut des enseignants, et surtout la baisse de la rémunération des professeurs de classes préparatoires, il s'est aperçu -un peu tard- que ces derniers formaient des bataillons autonomes par rapport aux syndicats, et qu'ils avaient leurs propres moyens de mobilisation extrêmement efficaces, parce qu'ils reposent sur la souplesse du réseau et non sur les structures pyramidales que représentent ces syndicats.
Comment faire pour passer en force sans que cela ne se voie trop? 
C'est tout simple : il suffit de convoquer une poignée de syndicats, SNES en première ligne. Celui-ci ne représente qu'une très faible part des professeurs du secteur public, mais contrairement au SNALC qui en a été exclu par sa faible audience aux élections professionnelles de 2011, le SNES est majoritaire dans l'instance paritaire du CTM, Comité Technique Ministériel, ce qui lui confère une position incontournable dans les CAPN, commissions paritaires qui gèrent les carrières des enseignants, et dans la cogestion de l'Education Nationale. 


Ensuite, il faut négocier discrètement les termes de la proposition qui a provoqué deux mois auparavant une juste colère des professeurs de classes préparatoires. On touille quelques jours, et on claironne un "accord historique", tout droit sorti du chapeau du magicien Peillon. On ajoute des conclusions absolument dépourvues d'analyse dans la plupart des médias, alors que le ministre, obsédé par la dead line des élections et par sa popularité en berne, bâcle la dernière réforme en date et hâte la destruction d'un service public devenu si peu attractif que le recrutement des professeurs n'est plus assuré dans des disciplines capitales comme les mathématiques ou la physique. On saupoudre d'une certaine indifférence de l'opinion, naturelle puisque personne n'y comprend goutte.
Une lueur d'espoir toutefois : certains membres du SNES plus lucides que d'autres ont désavoué leur propre direction, dont on peut dire sans exagérer qu'elle a trahi ses adhérents. Cet épisode montre qu'il est urgent de trouver de nouvelles formes de représentation, et que les professeurs ne sauraient plus se contenter de ces médiocres avatars du syndicalisme des lendemains de la Seconde Guerre Mondiale. 






lundi 10 février 2014

Un reportage sur les classes préparatoires à donner des boutons

Dans le but évidemment bienveillant d'évoquer les sacrifices que font les élèves de classes préparatoires pour réussir des concours prestigieux, le Journal de 20h de France 2 a diffusé vendredi 7 février 2014 un reportage intitulé Les forçats des prépas.
On y apprend que l'inquiétude et la tension provoquées par le rythme de travail harassant et les notes souvent décourageantes attribuées aux élèves provoquent des problèmes dermatologiques. Petite plaisanterie mise à part, ils sont charmants, ces khâgneux, et comme ils ont dix huit ans à peine, il y a fort à parier que leurs ennuis au demeurant épidermiques seraient advenus ailleurs - à l'Université par exemple - et qu'ils disparaîtront rapidement. Il y a surtout fort à parier que la télévision publique est en service commandé d'un ministère à la recherche d'économies rapides ne nécessitant aucune réflexion de fond. Le but est de discréditer de la manière la plus écoeurante possible les classes préparatoires, en présentant les élèves comme les victimes expiatoires d'un système sadique.
Voici la peau d'un khâgneux selon France 2 :


A comparer au passage avec la peau de bébé d'un élève de Sciences Po - ou Peau, ce qui expliquerait son avantage comparatif avec le khâgneux -  qui, lui, n'est jamais stressé. En tout cas, on n'en parle jamais au Journal de 20h. 

La conclusion est évidente : la classe préparatoire, c'est le bagne, il faut vraiment être stupide pour rester deux ans à se gratter alors qu'on pourrait rentrer directement à Normale Sup, à Polytechnique, ou dans une chouette école de commerce. Cela rappelle Alphonse Allais qui s'exclamait  "Les villes devraient être construites à la campagne, l'air y est tellement plus pur!". Un raisonnement que ne renieraient pas non plus les Shadoks : c'est tellement facile, moins travailler, il suffisait d'y penser! 
Et puis d'ailleurs :

vendredi 24 janvier 2014

Exit les ZEP, vive les REP !


Alors que je prenais connaissance du programme du Ministre de l'Education Nationale concernant la refonte des Zones d'Education Prioritaire (ZEP), un constat à la fois rassurant et un peu inquiétant tout de même s'est imposé à mon esprit encore embrumé par les vapeurs d'alcool de la Saint Sylvestre : il y a du Shadok dans cet homme là, et je vous prie de croire que pour l'admiratrice inconditionnelle de Jacques Rouxel que je suis depuis la nuit des temps, c'est un compliment.
Animé par un généreux souci des établissements les plus en difficulté, Vincent Peillon a lancé le 16 janvier 2014 une réforme annoncée avec tambour et trompettes lors d'une campagne médiatique sans précédent.
Premièrement, les ZEP deviennent des REP ou Réseaux d'Education Prioritaire, ce qui est présenté comme une mutation radicale. Or, une mise en perspective et un peu d'histoire ne font jamais de mal: 
En 1981 déjà, la prise en compte du rôle déterminant de l’environnement familial et social dans la réussite scolaire avait abouti à la création par Alain Savary, ministre de l'époque, de Zones Prioritaires (ZP), devenues ensuite Zones d’Education Prioritaires. Voici ce que le ministre disait dans un discours du 13 juillet 1983 :
« La démocratisation du système éducatif et la lutte contre les inégalités sociales doivent se concrétiser par davantage de moyens et surtout par une plus grande attention pour ceux qui en ont le plus besoin ». Le projet de « donner davantage à ceux qui en ont le plus besoin» s’appuyait aussi sur l’attribution de moyens supplémentaires, sur l'ouverture des établissements vers l'extérieur, et sur l’élaboration de projets éducatifs par les acteurs. Vieille de 33 ans,  cette analyse  a été largement reprise à son compte par Vincent Peillon, mais il est vrai qu'il était très affairé et qu'il a énormément de travail avec les élections européennes parce qu'il veut se mettre à l'épreuve du suffrage populaire, cet homme, on ne va pas lui demander en plus de faire du nouveau, et c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes.
Cette politique de discrimination territoriale positive a été relancée en 1997 par la création des REP, Réseaux d’Education Prioritaires, qui ont remplacé les premières ZEP. En 2006, sont apparus des Réseaux Ambition Réussite ou RAR, et des Réseaux de Réussite Scolaire ou RRS, et les fabricants de lettres d'alphabet ont à nouveau été enchantés. Pour le détail, voir ici. 
Devant ce constat, tout esprit un peu inspiré de logique Shadok est tenté de faire appel à une maxime aussi célèbre qu'incontournable: "En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chances que ça marche"


Ladite maxime vient d’ailleurs d’être testée avec les ESPE, Ecoles Supérieures du Professorat,  recréées avec exactement les mêmes ingrédients que les défunts IUFM, qui ont beaucoup raté, ce qui fait qu'ils sont en pole position pour réussir, nous y reviendrons.
Deuxièmement, si on se penche un peu, et qu’on regarde de plus près, laissant tomber nos lunettes sur le texte, on tombe sur un raisonnement imparable, digne de nos oiseaux perchés : pour rendre plus attractifs les établissements scolaires réputés difficiles, il faut stabiliser les professeurs qui y enseignent et les y  maintenir, alors que ceux-ci ont paraît-il l'idée obsédante de quitter au plus vite ces lieux de sacerdoce laïc.
Voici comment l’article du Monde cité plus haut résume le projet:
"Ces mesures visent à stabiliser les équipes alors que les établissements sont des plaques tournantes où sont nommés des jeunes enseignants. La progression des carrières se faisant de la banlieue vers le centre-ville, du nord du pays vers le sud, au fur et à mesure de l'accumulation de points. Il s'agit d'une reconnaissance que le métier d'enseignant est devenu pluriel et que les collèges de ZEP qui fonctionnent bien sont ceux dans lesquels l'équipe enseignante est stable. Mais pour que cela marche, il faudra que l'avancement permis pour enseigner en ZEP soit conséquent". Outre que cette vision un peu myope ignore superbement l'existence des ZEP de centre ville (Paris), de ZEP du Sud (Marseille et Toulouse), et de bien d'autres réalités dissociant fortement la carrière des points accumulés,  elle opère une inversion logique parfaitement digne de la fameuse devise de l'escalier :



Troisièmement, le même article du Monde poursuit, citant une source ministérielle : "Enfin, quant au déroulement de carrière, le fait d'avoir exercé en éducation prioritaire constituera un critère d'éligibilité au grade à accès fonctionnel en cours de définition". Ce doit être un effet collatéral du choc de simplification.

D’aucuns me suspecteront de mauvais esprit, voire de pessimisme déplacé. Pourquoi ne pas se réjouir en effet d’une annonce qui  propose  de transformer les collèges et lycées défavorisés en décrétant qu'on va leur apporter une attention accrue ? 
-Parce que cela a déjà été fait : les ZEP et autres projets dûment affublés de sigles prévoient des primes liées à la difficulté de la tâche. Cela n'a pas empêché le turn over des enseignants, la preuve de l'inefficacité du dispositif se trouve dans la pérennité du constat.
-Parce que le niveau de salaire joue certainement un rôle dans l'attractivité des établissements, mais pas seulement. Ce n'est qu'une partie du problème, et les propositions de Monsieur Peillon sont si dérisoires sur le plan financier (un peu plus de 1000 euros par an) qu'on peut douter de leur utilité. Elles coûteront cher, et n'empêcheront pas les fuites.
-Parce que le raisonnement est mené à l'envers : il faut d'abord rendre les établissements attractifs, et ensuite, c'est juré, les professeurs y resteront.
-Et last but not least, parce que c'est le modèle qui ne fonctionne plus:  décréter ne sert plus à rien, empiler des mesures volontaristes impulsées par le haut a largement fait la preuve de son inutilité.

En attendant, l'attractivité telle que la conçoit Monsieur Peillon ressemble fort à celle qu'exerçaient les sirènes de l'Odyssée lorsqu'elles tentaient de prendre le sémillant Ulysse dans leurs… REP.