samedi 5 avril 2014

La rémunération des enseignants, un paramètre essentiel

On est soulagé de lire dans Le Monde du 07 février 2014 un petit article de Monsieur Robert Gary-Bobo intitulé A-t-on les enseignants qu'il nous faut? En quelques phrases, celui-ci pose de manière lumineuse la question des conséquences  de la faiblesse et de l'érosion des salaires des enseignants. Je me permets de renvoyer à ce sujet  à mon texte Le prix à payer  sur le blog Sauver les Prépas
Cet article ne laisse pas d'étonner de la part d'un journal qui publiait au mois de décembre un éditorial intitulé Ces mille lignes Maginot qui bloquent la Francequi comparait le "conservatisme" des professeurs de classes préparatoires refusant l'amputation de leur salaire à celui des opticiens  et  des chauffeurs de taxi. Celui-ci avait suscité une revue de presse de France Inter qui ressemblait à un règlement de comptes lancé comme une boule puante contre les classes préparatoires
Mais revenons à l'essentiel. Non, nous n'avons pas les enseignants qu'il nous faut, conclut l'économiste Robert Gary-Bobo, qui attribue une part de cet état de fait à l'insuffisance de leur rémunération.  En toute exactitude, on devrait plutôt dire que si nous en avons encore quelques-uns, cela tient du miracle. En effet, la paupérisation de ce métier a des conséquences profondes sur le recrutement des professeurs, et de ce fait sur la société française.  Il suffit de lire l'article de Marian Balastre pour comprendre que la situation est très grave.
Comme beaucoup de professions tertiaires, l'enseignement s'est féminisé depuis les années 60 (81% des candidats au concours de professeur des écoles sont actuellement des femmes). Ceci confirme le lieu commun selon lequel l'enseignement serait un "métier de femme" parce que le temps de travail et les vacances sont compatibles avec une vie de famille. Dans la réalité, c'est plus complexe. En effet, la proportion de femmes varie en sens inverse du prestige de l'emploi : celles-ci représentent un quart à peine des enseignants du supérieur contre trois quarts des instituteurs, les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans l'enseignement littéraire, moins ouvert sur les professions rémunératrices, que scientifique, dans les collèges que dans les lycées, et majoritairement titulaires du CAPES tandis que l'agrégation reste plus masculine. Seules 30% des chaires supérieures reviennent à des femmes. Malgré sa très forte féminisation, ce métier provoque un effet d'éviction des femmes à mesure que l'on monte les échelons du professorat. 
La profession recrute de plus en plus dans les classes moyennes et de moins en moins dans les classes populaires, surtout à la génération des 30-45 ans. Cette ouverture  serait bénéfique si elle ne cachait un fait essentiel : le pourcentage des professeurs agrégés ou certifiés qui ont un père cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ne cesse de diminuer.
La profession d'enseignant devient donc plus homogène, recrutée parmi les classes moyennes modestes, très peu mobile, dépourvue de perspectives de carrière autres qu'internes et largement cooptées, avec des écarts de revenus faibles, et des revenus qui décrochent par rapport à ceux des cadres supérieurs, rapprochant la condition économique des enseignants de celle de la catégorie des employés . Un métier d'"appoint" qui attire ceux ou celles dont le conjoint assure le confort financier de la famille, ceux qui préfèrent le temps à l'argent. En revanche, l'enseignement n'est presque jamais considéré comme une stratégie de carrière et apparaît comme répulsif pour la plupart des étudiants.

Lettre ouverte à Benoît Hamon

Monsieur le Ministre,
Recevant aujourd’hui en partage un « grand ministère » qui regroupe l’Education Nationale, l’Enseignement Supérieur et la Recherche, vous passez d’un bureau sommaire situé sous les combles de Bercy aux lambris dorés de la rue de Varenne, fastes trompeurs qui masquent les multiples fissures du système éducatif gratuit, laïc et obligatoire. Vous succédez aussi à l’un des seuls ministres « punis » du précédent gouvernement, le départ de Monsieur Peillon ressemblant fort à un licenciement pour faute. Je vous suggère très respectueusement d’en tirer quelques conclusions.
   Le Président de la République a souhaité former un gouvernement de combat, reste à savoir contre qui. Jusqu’à présent, votre prédécesseur a surtout fusillé la confiance des professeurs, et j’ose espérer que vous refuserez de vous associer à ce règlement de comptes opéré en marge de la véritable guerre à mener. Monsieur Peillon a signé le 27 mars dernier un accord qu’il qualifie d’« historique » avec des syndicats qui représentent moins de 11% des personnels. Cet accord abroge les décrets de 1950 qui définissaient les obligations de service des enseignants, et les remplace par une  « voiture balai » qui assigne au professeur de multiples missions autres que l’enseignement, et quantifie son temps de présence dans l’établissement scolaire sans pour autant lui fournir de bureau pour travailler. Le gouvernement est aussi passé en force pour faire signer des partenariats entre lycées et universités, dont le but évident est d’intégrer des classes préparatoires réputées à tort coûteuses dans une Université gratuite, c’est bien connu.
   La social démocratie ne consiste pas à détruire ce qui fonctionne bien. Afin de justifier moralement la décision de faire des économies budgétaires, votre prédécesseur mué en Robin des Bois a désigné à la vindicte commune les professeurs de classes préparatoires « nantis » qu’il opposait aux professeurs de ZEP « pauvres »,  lutte des classes qui n’existait que dans son imagination. Monsieur le Ministre, renoncez à trouver des boucs émissaires. Ne tirez vers le bas le traitement de quelques professeurs heureux et méritants au prétexte que tous n’en profitent pas. La lutte contre les inégalités est votre priorité? Vous avez raison, mais comment espérer les réduire si vous n’assurez pas l’existence d’un corps enseignant prospère et bien formé ? Renoncez à penser comme Monsieur Peillon que les professeurs ne choisissent pas ce métier pour l’argent. Si cette affirmation semble à première vue de bon sens, elle est en réalité délétère. Cette profession doit être bien rémunérée pour être attractive et jouir d’une considération sociale. Le temps passé à exercer une profession intellectuelle a un prix, et  la rémunération justifie, c’est le cas en Allemagne par exemple, l’exigence de qualité de la part des parents d’élèves et de l’Etat. Dans le cas contraire, grave crise des vocations oblige, vous ne recruterez que des enseignants prolétarisés, et votre nom sera gravé au Panthéon des hommes de gauche qui auront favorisé la privatisation de l’enseignement.
   Mais surtout, Monsieur le Ministre, soyez moderne. Vous qui pouvez vous prévaloir d’une expérience de la jeunesse, insufflez de la vitalité dans cette vieille institution. Renoncez au véritable conservatisme, mais ne vous trompez pas de cible. Les conservateurs ne sont pas les professeurs de prépa, accusés il y a peu par un grand quotidien national de former une « Ligne Maginot » avec les chauffeurs de taxi et les opticiens, amalgame tristement significatif de l’irrespect qui règne à l’endroit du « prof ». Renoncez à appliquer au monde éducatif une idéologie, renoncez aux conseillers qui restent en place quelque soit le gouvernement, renoncez aux décisions centralisées, alors que l’innovation vient aujourd’hui de la multitude, des réseaux, des expériences de terrain. Renoncez à la cogestion surannée avec des syndicats certes légitimes, mais dont le fonctionnement ressemble à celui de radicaux bedonnants des années trente qui se seraient affublés des oripeaux de la Révolution Culturelle. Il suffit de se rendre sur les réseaux sociaux pour constater que le dialogue social se mène en dehors des officines. Les enseignants ne sont pas une masse homogène d’ouvriers interchangeables, ni le monde éducatif une immense usine dont les proviseurs et principaux seraient les contremaîtres.
   Pour finir, faites confiance aux vrais professeurs, appuyez-vous sur l’essence mystérieuse de l’apprentissage, à savoir le lien humain entre professeurs et élèves, la compétence et la liberté intellectuelle du professeur. Proposez une formation continue qui défasse la boucle des prébendes internes, des formateurs autorecrutés reproduisant toujours les mêmes schémas sans résoudre les difficultés. Bref, osez l’extérieur.